Un magistrat a rendu un jugement le 20 décembre, incitant la direction de l’hôtel cinq étoiles et ses salariés grévistes à négocier une issue au conflit social.

Sur les grilles de l’Intercontinental, l’hôtel cinq étoiles qui surplombe le Vieux-Port de Marseille, drapeaux de la CGT et draps portant les revendications des grévistes accueillent les touristes. Avant de rejoindre leur chambre dans ce splendide édifice qui fut l’Hôtel-Dieu, ils peuvent lire : « La souffrance, c’est pas du travail. Salaires trop bas, manque d’effectifs. » Et les affiches du syndicat : « En haut les paillettes, en bas les miettes. »

En grève depuis le 15 novembre, vingt-cinq salariés – « le noyau dur » – tiennent le piquet de grève. Il y a majoritairement des hommes : voituriers, bagagistes, réceptionnistes… Ils ne sont qu’un sixième des cent soixante salariés à avoir cessé le travail mais, explique Emmanuel Bordas, délégué syndical CGT, « beaucoup sont terrorisés, sous la pression de la direction, comme les cuisiniers du restaurant une étoile, qui ont peur des conséquences sur leur carrière ». Le 26 novembre, la direction a proposé un plan sur trois ans pour l’octroi d’un treizième mois, l’alignement des salaires inférieurs à 2 000 euros sur ce qui se pratique dans l’hôtellerie de luxe à Marseille.Lire aussi  Le gouvernement refuse de donner un coup de pouce en faveur du smic

« On se moque de nous », ont alors répondu à l’unisson les grévistes, qui dénoncent des sous-effectifs structurels, des pauses amputées, des heures supplémentaires qui ne seraient pas validées et encore moins réglées.Impossible de jouer sur les heures sup’, comptabilisées par un système informatique, se défend la direction.« On veut juste notre dû, c’est pour cela qu’on est entrés en grève », explique-t-on sur le piquet de grève. A 1 200 euros net, « le salaire est indigne d’un cinq-étoiles, on est payés comme des équipiers de McDo », estime un serveur de la brasserie.

« Le 12 du mois, y a plus un sou sur le compte et le patron vous demande d’en faire toujours plus sans contrepartie. »

Dans cet univers du prestige, le personnel doit veiller à son look, avec une tenue correcte, « un phrasé qui gomme l’accent marseillais », et il faut parler au moins une langue étrangère – « d’ailleurs une partie de l’entretien d’embauche se fait en anglais », explique un voiturier, selon lequel « 50 euros brut par langue étrangère parlée, ce ne serait pas du luxe ». L’autorisation de porter la barbe ne date que de quelques mois, avant elle était proscrite.

Derrière ce conflit dans le monde du luxe – la suite est facturée plus de 500 euros la nuit –, on retrouve certaines racines du mouvement des « gilets jaunes », comme le souligne Marc, 41 ans, deux enfants, qui évoque le spectre du déclassement. Son épouse travaille dans la grande distribution « mais le 12 du mois, y a plus un sou sur le compte et le patron vous demande d’en faire toujours plus sans contrepartie. C’est dommage, ça pourrait être bien, ce boulot. On ne demande pas la lune, juste 400 euros brut de plus et un treizième mois, comme dans les autres hôtels ». Pour payer les 600 euros du logement qu’il a pris en location, Marc a dû emprunter à un ami. « C’est pas normal, en ayant travaillé toute sa vie. On arrive à avoir un toit, à payer les factures, mais c’est tout. Pendant les vacances, y a pas de restaurant avec les enfants, c’est charcuterie et chips. »

Médiation de l’inspection du travail

L’un de ses collègues voituriers évoque l’impossibilité d’acheter un appartement : « Avec nos salaires, les banques prêtent 100 000 euros, pas un sou de plus. Et les pourboires, ici, à Marseille, ce n’est pas les palaces de la Côte d’Azur. Si, dans toute l’équipe, on voit un billet de 50 euros une fois dans le mois, c’est le bout du monde. Les footballeurs ne donnent rien », raconte cet homme qui décrit pourtant avec délectation son travail : « Les bagages, c’est un super beau boulot. »

Au début du conflit, le piquet de grève était installé à l’entrée de l’hôtel. Palettes et pneus accueillaient les clients. A la demande de la direction, le juge des référés a interdit, sous astreinte de 1 000 euros par infraction, que les grévistes pénètrent dans l’hôtel, le magistrat notant que « l’hôtellerie de luxe et de prestige est par nature peu compatible avec l’exercice d’un mouvement de grève perturbateur et gênant ».

Mais, le 20 décembre, un autre magistrat inversait la décision de son collègue, estimant qu’un « piquet de grève [n’était] pas répréhensible, même devant un hôtel cinq étoiles ». A l’initiative de ce second magistrat, qui juge que « le moment est venu d’inviter les parties à trouver une issue négociée au conflit, au besoin avec l’aide d’un médiateur », les grévistes ont accepté une trêve : pas de piquet les 24 et 25 décembre.

La direction assure dans le même temps qu’elle va renouer le dialogue. « Une date est d’ores et déjà fixée pour relancer une médiation avec l’inspection du travail », déclare au Monde Leslie Cherfils, directrice de l’Intercontinental. En attendant, pour ce voiturier, « cette année, c’est simple, Noël, y en aura pas ».

Luc Leroux (Marseille, correspondant-Le Monde)