Selon un rapport du think tank The Shift Project, le numérique génère 4 % des émissions de gaz à effet de serre. TOM s’est entretenu avec Thierry Leboucq, Président de Greenspector, afin d’en savoir plus sur le principe d’écoconception logicielle ou « Green Code » et plus largement sur les enjeux de la sobriété numérique, à l’heure où l’usage de ce dernier touche davantage de secteurs d’activités.

Quelle est l’activité de Greenspector ?

L’écoconception logicielle ou « green code » est une pratique qui consiste à développer une application ou un logiciel performant tout en minimisant sa consommation énergétique. Chez Greenspector, nous avons développé une solution qui permet de mesurer la consommation d’énergie d’une multitude d’appareils. Il s’agit d’un véritable outil de mesure pour des applications mobiles, des logiciels, des projets web ou encore des objets connectés. Cela permet d’identifier des pics de consommation lors de l’utilisation d’une application, mais aussi de constater l’évolution de ses performances énergétiques suite à une mise à jour par exemple. L’outil permet également aux éditeurs ou aux fabricants de se comparer à leurs concurrents. À noter que certains sujets sont plus complexes à instrumenter. Actuellement, il nous est par exemple impossible d’entrer dans les serveurs d’Amazon, ce qui ne nous permet pas d’instrumenter la partie cloud. Nous nous sommes donc rabattus sur les objets —mobile, drone, terminal de paiement, objet connecté, etc. —car il nous suffit d’en avoir un à disposition pour effectuer nos mesures. Cette technique nous permet de constater l’impact sur les serveurs. En mesurant le nombre de requêtes qui transitent et les temps de réponse des serveurs, nous parvenons à constater le niveau de complexité des serveurs, ce qui constitue un indice sur le degré de performance énergétique. La plupart du temps, nous utilisons une sonde logicielle pour mesurer la batterie restante d’un objet sur la base d’un cas d’usage. Au lancement de l’application Booking.com par exemple ou lors d’une recherche d’hébergement sur l’application.

Le sujet concerne donc tous les secteurs d’activité qui utilisent des outils numériques ou informatiques ?

Disons qu’il existe différents niveaux de sensibilité en fonction des domaines sectoriels. Dans l’Industrie par exemple, le numérique est un sujet qui passe derrière les performances liées à la production ou aux transports. En revanche, des acteurs du divertissement, des jeux-vidéo, mais aussi des banques et des assurances, pour lesquels le numérique a un impact plus fort, peuvent montrer une appétence pour ce sujet. Pour faire simple, toute entreprise dans laquelle le numérique pèse sur son activité peut être concernée. Il convient de préciser que la performance énergétique d’applications ou d’objets peut se traduire dans les rapports RSE annuels des entreprises. Nous constatons cependant chez nos clients que l’enjeu premier est celui de la compétitivité et d’une expérience utilisateur (UX) maîtrisée. Dans le secteur bancaire où la concurrence s’intensifie et les attentes des nouvelles générations sont plus versatiles, il y a un fort enjeu autour de la qualité de l’expérience client. C’est indispensable pour attirer et fidéliser une clientèle davantage en situation de mobilité.

Les acteurs du Travel sont-ils sensibles à ces questions ?

Des applications comme Air France ou Waze sont souvent pointées du doigt car elles sont gourmandes en batterie. Bien que nous comptions peu de clients dans le Travel, nous constatons un fort engagement de la part des sociétés de gestion de transport urbain. La RATP ou Keolis sont par exemple très engagées sur les questions d’autonomie, de performance et de besoin en mémoire des applications. On parle souvent de la notion d’expérience utilisateur (UX), moins d’« UX sous contrainte » qui prend tout son sens dans un secteur comme le Voyage dans lequel l’utilisateur est en situation de mobilité. Cela revient à s’assurer que la performance d’une application mobile soit connectée à un réseau 2G, 3G ou 4G et implique d’être vigilant dans les développements au risque de dégrader la performance. En mobilité, la performance est le critère prioritaire des utilisateurs devant le niveau de consommation de la batterie. Sur mobile, la saturation des ressources entraîne souvent le plantage intempestif d’une application, ce qui peut être très contraignant lors d’un déplacement. Dans la plupart des cas, l’utilisateur pense que cela est dû aux performances de son appareil alors que la faute revient souvent à l’éditeur.

Quels sont les enjeux pour les entreprises ?

Pour des sociétés qui gèrent une flotte privée d’applications, la performance opérationnelle, l’autonomie et la durée de vie de la batterie sont les trois enjeux majeurs. À la SNCF, 15 000 contrôleurs ferroviaires utilisent une application pour le contrôle de billets, 110 000 gendarmes et 90 000 policiers sont équipés d’un appareil numérique. En identifiant les pics de consommation, les développeurs peuvent entrer dans le code pour identifier et résoudre le problème afin d’améliorer l’autonomie par exemple. Une pratique qui a permis à l’armée de passer de 3 heures à 11 heures d’autonomie. Lorsque la SNCF investit dans une flotte de 10 000 appareils dont le coût est de 1 000 euros/pièce, accroître la durée de vie du matériel permet de générer des économies importantes. Pour une durée de vie de 3 ou 5 ans, cela représentera un coût annuel de 2 ou 5 millions d’euros. Globalement, l’écoconception logicielle permet de générer des économies d’exploitation. Optimiser le parcours client d’un site web permet de diviser par 3 la consommation de données, ce qui génère des économies d’exploitation sur les serveurs. Or, nous constatons que la plupart des sociétés préfère diviser les temps de réponse, signe que l’UX constitue le premier critère aujourd’hui.

Dans ce contexte de prise de conscience écologique, le Green Code peut-il devenir un enjeu de compétitivité ?

Je suis convaincu qu’il s’agira d’un enjeu de différenciation dans le numérique de demain. Malheureusement, cela fait 10 ans que la thématique existe. Et si la France disposait d’une certaine avance dans le domaine, elle ne l’a pas exploité. Aujourd’hui, les États-Unis et l’Asie s’en emparent. C’est dommage, car comme pour l’intelligence artificielle ou la blockchain, la France est bonne dans le savoir-faire, moins dans le faire savoir. La preuve, le « Green Code Label » a vu le jour il y a 4 ans pour labelliser les entreprises qui s’emparent du sujet. Elles sont aujourd’hui au nombre de 5.

Hugo Pellegrin- T.O.M