Tribune de Stéphane Donders, PDG de Traveldoo

L’industrie du voyage s’intéresse aux cryptomonnaies et à la blockchain. De multiples expérimentations ont été lancées avec la possibilité d’acheter un billet d’avion en Bitcoins ou encore celle de réserver un hôtel via une blockchain. Mais au-delà de ces initiatives, il parait aujourd’hui indispensable d’adopter une démarche globale sur la question.

A l’instar du secteur du E-Commerce dans son ensemble, tous les acteurs du voyage d’affaires se sont préparés à l’entrée en vigueur de DSP2 (deuxième directive européenne sur les services de paiement). Suite directe de la directive européenne SEPA (Single Euro Payments Area), cette nouvelle norme de paiement suscite quelques inquiétudes alors qu’elle constitue incontestablement un progrès en matière de sécurité. Le RGPD (Règlement Général pour le Protection des Données) est venu règlementer la protection des données personnelles des voyageurs d’affaires, tandis que PCI/DSS renforce la sécurité des infrastructures informatiques, PSD2 a pour objectif de sécuriser les transactions financières. C’est une excellente chose pour le secteur du Voyage compte tenu des volumétries et des enjeux financiers du secteur. La dernière étude Epsa / Reed Exposition réalisé pour le salon IFTM Top Résa a évalué ce marché à près de 30 milliards d’euros rien que le secteur du voyage d’affaires en France. Les actions malveillantes de type Cyber-attaques se multiplient à grande échelle avec des conséquences financières très importantes. Le piratage de données (et de fichiers) représente une nouvelle forme de menace dans tous les secteurs d’activité. La norme PSD2 est un rempart de plus pour la sécurisation des transactions et la sérénité des voyageurs dans un contexte de généralisation de paiements dématérialisés. C’est notamment le cas des dépenses non prises en charge par les agences de voyage telles que les nuitées d’hôtel (en cas de réservation en direct) ou l’achat de billets d’avion sur les compagnies low-cost qui impliquent un paiement effectué en direct par le voyageur.

PSD2, une évolution dans la continuité plus qu’une rupture

L’entrée en vigueur de DSP2 ne n’est pas véritablement une nouvelle pratique pour les acteurs du secteur du voyage, ni un changement de comportement pour les clients. 3D Secure est en effet bien connu des internautes dès que l’on effectue un achat en ligne, l’étape d’authentification est même rassurante. Avec DSP2, cette même procédure de vérification va devenir systématique pour toutes les dépenses supérieures à 30 Euros réalisées dans le cadre de l’entreprise. PSD2 ne représente pas en soi une technologie de rupture à l’inverse des cryptomonnaies et surtout à terme le développement de la blockchain dans l’industrie du voyage.

Depuis plusieurs années, les acteurs du voyage d’affaires réfléchissent à la façon dont les cryptomonnaies pourraient trouver une place plus importante dans l’écosystème. Plusieurs compagnies aériennes ont déjà expérimenté la vente de billets payés en Bitcoins ainsi que les grandes plateformes de réservations comme Expedia pour l’achat de voyages en ligne. A ce stade, il s’agit avant tout d’innover pour se démarquer même si ces initiatives tendent à se multiplier encore faut-il que l’internaute dispose d’un portefeuille de cryptomonnaies. La très forte volatilité du Bitcoin et plus largement la chute des cours de nombreuses cryptomonnaies ont montré que ces nouveaux moyens de paiement sont bien trop incertains. Par ailleurs, les cryptomonnaies n’apportent fondamentalement rien de vraiment nouveau si ce n’est une monnaie de plus à gérer pour le vendeur.

Au-delà des cryptomonnaies, le secteur du voyage a beaucoup à gagner avec la Blockchain

Le secteur du voyage se doit bien évidemment de suivre l’évolution de l’adoption des cryptomonnaies mais ce qui semble bien plus porteur pour l’avenir de ce secteur, c’est le déploiement de la blockchain dans le Voyage d’affaires. Cette technologie est particulièrement intéressante dans un contexte entreprise car elle offre une traçabilité totale. Si on se place dans une démarche prospective, avec une blockchain, les entreprises vont disposer d’une technologie qui va potentiellement bouleverser toute la chaine des réservations, le voyage lui-même et la gestion de tous les frais engagés par les collaborateurs. Aujourd’hui, un voyageur d’affaires qui ne dispose pas d’une carte d’affaires doit régler ses dépenses avec sa carte bleue personnelle, puis engager une démarche pour se faire rembourser par son employeur. Une blockchain dédiée permettra à l’entreprise de virtualiser l’ensemble des paiements, de fiabiliser et sécuriser les transactions et bien évidemment d’offrir une traçabilité totale sur le coût global du voyage.

Dans ce domaine bien précis du traitement de la note de frais, la blockchain peut être perçue comme la prochaine étape après la généralisation des usages mobiles qui est en train de s’opérer depuis plusieurs mois. Les technologies embarquées de géolocalisation, de reconnaissance vocale, d’OCR (reconnaissance optique de caractères), ou de capture photos, font que ces nouveaux usages se développent très rapidement. Fort logiquement, le paiement par cryptomonnaies s’inscrit dans cette logique de convergence de chacune des étapes sur le mobile.

Seule une approche écosystème générera de la valeur sur la Blockchain

Plusieurs acteurs du secteur sont en train de tester des applications s’appuyant sur une blockchain, à l’image du “Crypto-Mile” qui vise à remplacer les Miles des compagnies aériennes avec un système global. Autre exemple, celui de la startup française BTU Protocol qui propose une blockchain 100% dédiée à la réservation hôtelière. De leur côté, les compagnies aériennes avancent leurs pions, à l’image de Lufthansa qui s’est adossé à SAP en juillet 2018 afin de lancer un challenge Blockchain. De multiples applications sont à l’étude, depuis l’amélioration de l’expérience des passagers, l’amélioration des opérations de la compagnie, notamment dans sa supply chain. Les billets d’avion eux-mêmes pourraient être totalement dématérialisés avec la Blockchain et avec des smart contracts, la vente de billets pourrait se faire en temps réel très facilement.

Les expérimentations vont se multiplier alors que la technologie est aujourd’hui mature et immédiatement opérationnelle. Expedia Group™ mène un certain nombre d’initiatives en ce sens avec plusieurs groupes de travail sur ces sujets et Traveldoo participe activement à cette réflexion sur les usages de la blockchain dans le monde du travel. Dans cette dynamique, nous nous intéressons de près aux usages des cryptomonnaies et à l’application de la blockchain aux notes de frais mais si chacun travaille et cherche à imaginer les applications futures de la blockchain dans le Voyage d’affaires, il est indispensable d’adopter une approche écosystème. Il faut envisager une blockchain à l’échelle du secteur et non pas multiplier les blockchains privées dont la valeur ajoutée n’est guère supérieure à cette de simples bases de données sécurisées.

Quand un collaborateur doit se déplacer, l’agence de voyage se connecte à un GDS (Global Distribution Systems) pour réserver sur les systèmes de réservations des compagnies aériennes ou ferroviaires. Ce sont globalement toujours les mêmes fournisseurs qui entrent en jeu dans le voyage d’affaires. Nous sommes tous interdépendants les uns des autres, et en tant qu’intermédiaire entre ces nombreux acteurs du Voyage d’affaires, notre vraie valeur ajoutée est d’interconnecter tous ces acteurs afin que le voyageur fasse les bons choix et puisse voyager dans les meilleures conditions tout en respectant la politique des déplacements professionnels de son entreprise. Les processus d’échanges d’informations entre acteurs du secteur ont été normalisés et les cryptomonnaies viendront s’insérer à ces processus sans difficulté et vont s’inscrire dans cette logique d’intégration verticale.

Récemment, les acteurs se sont entendus en termes de normalisation des données, de protocoles transactionnels pour mettre en place le NDC (New Distribution Capability), nouvelle norme issue de l’IATA et qui va permettre aux compagnies aériennes de faire évoluer très rapidement les offres  qu’elles commercialisent sur les GDS. Tout le secteur est impacté dans la chaine et il n’est pas possible de mettre en place une nouvelle technologie ou une nouvelle norme de façon isolée. Le secteur doit entreprendre une démarche unifiée afin d’adopter la blockchain, aller vers une blockchain de consortium plutôt que de multiplier les blockchains privées ou limitées à un métier uniquement. Une telle blockchain ne pourra véritablement exister qu’à partir du moment où elle est supportée et mise en place dans l’ensemble de l’écosystème voyage. L’heure est à la concorde pour que la blockchain prenne son essor dans le “voyage d’affaires”.

Julia Luczak-Rougeaux – T.O.M